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Percussions à la fête à La Concordia

La Liberté – Lundi 5 février 2018

Le bonheur est à Equilibre. Le bonheur musical s’entend. Samedi et dimanche, la Concordia a offert trois heures de joyeuses envolées, illuminées par un sens tout latin de la fête, à commencer par les rythmes tango et flamenco de la pièce de Caï du compositeur espagnol Pascual Piqueras. L’harmonie fribourgeoise l’a jouée une deuxième fois en bis, histoire de profiter encore du cajón (une caisse en bois percussive, dont la résonance fait penser à la caisse claire) et de la formidable énergie que dégage l’orchestre. Il faut voir les gestes saillants de Jean-Claude Kolly et la concentration des musiciens pour saisir la précision technique qu’exigent ces rythmes de danse.

Samedi et dimanche derniers, La Concordia célébrait les 25 ans
de direction de Jean-Claude Kolly / Photo Charly Rappo

Les deux concerts du week-end dernier à Fribourg marquaient les 25 ans de direction de Jean-Claude Kolly. Le comédien Yann Pugin s’y est amusé en «maître de cérémonie»; le performer Franck Bouroullec a peint un portrait géant, du chef d’orchestre; l’assistant de direction Matthias Schwaller a pris la baguette le temps d’une œuvre. Musicalement, l’orchestre n’a pas tranché entre une musique légère ou de divertissement et une musique savante ou contemporaine. Il les a mariées, a avancé en équilibre, montrant qu’il faut de la virtuosité pour maîtriser des rythmes éminemment populaires et que les recherches sonores dans le double Concerto pour percussionsstimulent des sensations très physiques.

De l’humour en prime

Les cadets ont rejoint les rangs de la Concordia dans la pièce d’ouverture. Puis Yves Kolly a retrouvé son père sur le devant de la scène, pour éclairer les timbales, le vibraphone et la grosse caisse sous un jour inédit. En utilisant les maillets à l’envers sur les peaux ou en tapant sur la tranche et la caisse des timbales. En frottant les touches du vibraphone avec un archet ou en jouant sur la pédale et le vibrato. Ou encore en utilisant un maillet adhérent qui fait grincer la peau de la grosse caisse.

Dans le premier mouvement de Ney Rosauro, les difficultés rythmiques, notamment les syncopes, donnent du fil à retordre à l’orchestre, qui crée principalement des nappes sonores pour permettre aux timbales d’étirer leurs palpitations crépusculaires. Le troisième mouvement est marqué par des rythmes irréguliers et swingués. Dans le mouvement central de John Mackey, le vibraphone et l’orchestre se confrontent en fascinantes dissonances, tandis que la grosse caisse et ses graves puissants font vibrer le corps entier. Abyssal et inquiétant.

Le Poema Sanfermico de José Vicente Egea est une autre œuvre majeure, au lyrisme irrésistible dans le mouvement d’entrée et le final, en miroir. Il n’attire pas seulement pour ses magnifiques solos, mais aussi parce qu’il y a dans la direction du chef et le jeu de la Concordia une attention particulière à la tenue des phrases musicales et à la conduite du discours. La pièce a également beaucoup d’humour, elle mélange différentes techniques de composition et joue sur les genres populaires de la musique à vent, par exemple en détournant une marche, en exagérant l’élégance d’un swing, en faisant dissoner un tutti victorieux, en ironisant sur le caractère solennel d’un choral, en y rajoutant des glissandos, en aménageant des transitions rapides et déroutantes. Avec une œuvre aussi techniquement difficile, pas étonnant qu’il y ait quelques imprécisions.

Sonorité transparente

Mais l’orchestre gère ensuite de très subtils changements d’intensités sonores dans la pièce de Caï: une pièce qui donne la patate. Tandis que la Festa Criolla de Louis Moreau Gottschalk, elle, plonge dans l’exotisme et la langueur des vacances à la plage. Débuts en douceur, portés par la houle de rythmes antillais et cubains, puis long crescendo, parfaitement géré, qui pousse irrésistiblement à la fête.
Assurément, dans le paysage des harmonies d’excellence, la Concordia fait partie des plus ambitieuses. Son président, Olivier Schaller, n’a pas manqué de rappeler sa médaille d’or au Concours européen de Kerkrade. Elle continue de cultiver une sonorité singulière, à la fois ample et généreuse, mais qui reste analytique et transparente, permettant de reconnaître tous les registres, sans aucune lourdeur.

Elisabeth Haas