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L’émotion avant la performance

La Liberté – Jeudi 14 décembre 2017

Jean-Claude Kolly quitte La Gérinia après 35 ans. Il poursuit à La Concordia, qu’il dirige depuis 25 ans.

A foulées rapides, il arrive dans la salle, s’y installe à demi, légèrement embarrassé. Mais, à peine tracées quelques notes de musique au tableau, sa main s’envole en un ballet élégant, comme un prolongement de lui-même, tandis que son regard happe son interlocuteur… le maître à la baguette est là. Sincère, entier, alliant émotions et détermination, Jean-Claude Kolly, 56 ans, est un chef d’orchestre jusqu’au-boutiste : “Quand je me lance dans un projet, je m’investis à fond”.

S’il quitte aujourd’hui la direction de La Gérinia, après 35 ans, ce n’est donc pas par lassitude, au contraire. Egalement directeur depuis 25 ans de La Concordia, il souhaite lui consacrer plus de temps, et s’investir davantage dans l’enseignement de la direction d’orchestre à vents. Tout en poursuivant ses mandats d’expert dans des jurys nationaux et internationaux. Il remettra sa baguette ce week-end, après les concerts marquant les 75 ans de la société de Marly.

Le plus dur des choix

Le choix n’a pas été sans douleur : “Il faut avancer dans la vie, se lancer des défis. Mais je vais ressentir un grand vide. J’ai beaucoup dépensé de feu, c’est le premier ensemble en lequel j’ai vraiment cru. Quand j’ai annoncé ma décision aux musiciens, ça a été la journée la plus dure de ma vie !” confie-t-il. “La plupart n’ont connu qu’un seul chef, une dizaine m’a accompagné depuis le début. Nous avons vécu de grands concerts, pleuré, souri ensemble…”

Il n’a que 23 ans lorsqu’il reprend la direction de La Gérinia. Une «grande chance», estime-t-il. “Mais ce n’était pas simple au début. Puis j’ai réalisé que je pouvais les faire grandir et vice-versa ! L’ensemble avait de l’ambition, mais il a fallu modifier l’instrumentation. On m’a chargé d’insuffler des éléments nouveaux dans l’Ecole de musique, un autre cursus, un grand recrutement”. L’école est aujourd’hui l’une des plus importantes à ce niveau.

C’est avec ce souffle qu’il porte La Gérinia à l’excellence en 1996 : “Nous avions choisi de présenter une œuvre de Jean Balissat, presque inaccessible pour Marly. Une semaine avant, nous n’étions pas sûrs d’y arriver. Et le jour J, ça a été un moment magique, juste incroyable : j’ai senti l’ensemble s’envoler !”

S’il a su mener ce dernier à son meilleur niveau, sans chercher la performance à tout prix, plaçant l’émotion au centre, c’est qu’il est un travailleur de longue haleine, allant au bout de ses objectifs. “J’ai essayé de faire du mieux que je pouvais. J’ai tendu l’élastique, j’ai voulu faire découvrir un répertoire de qualité pas toujours facile à jouer”, glisse-t-il, modeste.

Trop, peut-être, selon le président de La Concordia, Olivier Schaller : “Il aime les choses bien faites et s’investit énormément. Il est trop modeste par rapport à ce qu’il a accompli. Il ne se vantera jamais ni d’avoir amené La Gérinia à un très haut niveau d’excellence, ni d’avoir obtenu avec La Concordia le titre de vice-championne suisse des harmonies en 2016 et décroché une médaille d’or au Concours mondial des harmonies à Kerkrade en 2017.” Un point de vue partagé par Xavier Koenig, président de la Société cantonale des musiques fribourgeoises : “Il est méticuleux et très humain. Son seul défaut est un côté trop perfectionniste”.

Jean-Claude Kolly, depuis 35 ans à la tête de La Gérinia et 25 à La Concordia,
a su transmettre sa flamme musicale / Photo Alain Wicht

Transmettre la flamme

Exigeant, Jean-Claude Kolly sait aussi être patient et faire confiance à ses troupes. “Il place le musicien au centre et cherche la symbiose dans l’ensemble. Dans le monde des chefs, il est connu pour être celui qui arrive le mieux à faire ressortir les différentes voix d’un orchestre”, relève Olivier Schaller. Et de préciser que si l’homme peut paraître réservé en public, il se montre ouvert et à l’aise devant ses musiciens, qu’il “sait motiver pour qu’ils donnent le meilleur d’eux-mêmes”. Et d’évoquer son côté pédagogue, hérité de sa formation d’instituteur. “Je dois être un modèle de travail pour les étudiants. Si la flamme diminuait, ils le sentiraient !”

“Il a beaucoup apporté à la Commission des musiques et au Conservatoire où il a amené une continuité. Il a tout le cursus en tête”, appuie Xavier Koenig. En une semaine, Jean-Claude Kolly suit ainsi plus de trente étudiants, en master, à l’HEMU ou au Conservatoire.

Le défi américain

Pas de quoi effrayer ce virtuose de l’organisation. Fidèle à son leitmotiv «ne jamais tomber dans la routine», il se lance de nouveaux défis : il participera à Chicago à la plus grande rencontre de spécialistes en harmonies et prépare La Concordia pour un voyage en Russie et le concours fédéral. “Une première place n’est pas forcément le but. Le concours est le reflet d’une progression d’ensemble. Je suis plus heureux ayant vécu une grande émotion à la quatrième place plutôt qu’en deuxième si cela manque d’âme”. Quant à l’avenir de La Gérinia, les musiciens choisiront bientôt leur chef parmi cinq personnes.

Nicole Rüttimann


Bio express

Vie privée – Naît en 1961 à Fribourg dans une famille de musiciens. Marié, deux enfants.

Profession – Enseigne la direction d’ensembles à vents à la Haute Ecole de musique de Lausanne et au Conservatoire de Fribourg. A étudié piano, trompette, orgue et violon.

Formation – Au Conservatoire de Fribourg. Puis de Lausanne où il étudie direction, orchestration et composition. Dès 1984, dirige La Gérinia (plus l’Harmonie de Vevey et le Brass Band Fribourg). Chef à La Concordia dès 1993. A travaillé au niveau international, avec Eugen Corporon notamment.


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