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Dans la cour des grands compositeurs

La Liberté – Jeudi 18 août 2016

Le festival Murten Classics débute ce soir. Une trentaine de concerts sont au programme.

On imagine volontiers Nicolas de Flue retranché dans sa cabane au fin fond du canton d’Obwald, terré dans un silence méditatif. Mais ce soir, le sage ermite prendra un bain de foule à Morat, en ouverture du festival Murten Classics. Dans la cour du château (ou à l’église allemande, en cas de météo défavorable), le comédien Yann Pugin lui prêtera sa voix pour raconter son histoire, mise en musique en 1939 par Arthur Honegger. Autour du soliste, l’oeuvre réunit La Concordia de Fribourg ainsi que le Choeur et la Maîtrise St-Pierre-aux-Liens de Bulle. L’ensemble aura à sa tête Jean-Claude Kolly. Ce premier concert sera suivi par une trentaine d’autres rendezvous qui ont en commun le thème “La Suisse” choisi par le directeur artistique du festival Kaspar Zehnder.

Le choix de cette oeuvre de Honegger, compositeur majeur du XXe siècle, s’est vite imposé lorsque La Concordia a été invitée à se produire à Morat. Basé sur un livret de Denis de Rougemont, l’oratorio Nicolas de Flue retrace un chapitre mouvementé de l’histoire suisse. Commandé par le canton de Neuchâtel à l’occasion de l’exposition nationale de 1939, il revient sur l’appel à la paix de Nicolas de Flue face à la menace d’une guerre civile entre les Etats confédérés en 1481. L’appel fut entendu et mena à la signature du Convenant de Stans.

A l’aube de la Seconde Guerre mondiale, de Rougemont et Honegger décidèrent de faire écho à cet acte de paix. Mais l’histoire suivit son cours. Une fois l’oratorio achevé, la création prévue en septembre 1939 dut être annulée en raison de la Mobilisation générale, et reportée de deux ans.

A la fois acteur et récitant

Restée plutôt discrète au répertoire, l’oeuvre révélera ce soir sa grande force à travers la voix d’un soliste bien préparé à son rôle. «Je connaissais bien ce texte puisque je l’avais déjà présenté avec Pascal Crittin et l’Orchestre d’harmonie de Fribourg il y a une dizaine d’années», indique Yann Pugin. A l’exception de quelques instrumentistes de La Concordia, qui étaient aussi de la partie à cette occasion, il s’allie cette fois à d’autres partenaires de scène.

«Les options dans le placement du texte par rapport à la musique ne sont pas tout à fait les mêmes, mais cela ne change pas grand chose à mon rôle. La difficulté, c’est d’être à la fois récitant et acteur, donc de faire entendre les différences entre les personnages que j’investis», observe le comédien à l’issue d’un week-end de répétition intense.

Equilibre à trouver

Si le texte de Denis de Rougemont peut aussi être présenté en version théâtrale, Yann Pugin apprécie grandement la présence des choeurs et de l’orchestre. «La simplicité et l’économie de mots peuvent donner une grande force à un texte» souligne-t-il. «En travaillant sans décor ni mise en scène, on donne une puissance particulière à ce récit. Il faut laisser entrer la musique au bon moment pour qu’elle apporte ses qualités propres. Le côté solennel de l’oeuvre ressort mieux si on n’entre pas trop dans la dimension théâtrale.»

Le week-end dernier, les répétitions communes ont permis de chercher cet équilibre et de synchroniser les différentes voix. «En deux jours nous avons fait une superbe progression. Ce n’est pas évident d’entrer dans ce genre d’oeuvre. Dans un premier temps, chacun travaille de son côté et s’impatiente de voir les choses prendre forme. C’est seulement au moment du filage qu’on sent réellement vers quoi on tend», estime Jean-Claude Kolly, qui a pu compter sur un solide travail de préparation fourni depuis le début de l’année par les choristes de Bulle sous la direction de Bernard Maillard.

Entre deux saisons

La Concordia, elle, s’est aménagé un plan de préparation un peu particulier en raison des vacances, mais aussi de la Fête fédérale de musique à Montreux au mois de juin. Elle avait donc fait une première lecture de sa partition tôt dans la saison avant de se concentrer sur le concours fédéral, puis s’est replongée dans Honegger durant le «creux» d’été. Un souci pour rassembler les troupes? «Non, nous jouons en effectif réduit, à trente-deux musiciens, ce qui convient bien à la musique et à l’espace», note Jean-Claude Kolly.

Le prochain défi n’attend pas: La Concordia se rendra à Mézières pour un gala au Théâtre du Jorat le 17 septembre. Avec l’entier de ses membres, cette fois-ci. «Y compris les trois jeunes qui viennent de passer leur examen pour rejoindre les rangs du grand orchestre», se réjouit le directeur.


Une première semaine riche en surprises “Made in Switzerland”

Ecrites en Suisse ou écrites par des Suisses, les oeuvres programmées tout au long de cette 26e édition du festival Murten Classics offrent au public l’occasion de découvrir un répertoire varié à souhait. Jusqu’au 4 septembre, une trentaine de rendez-vous sont proposés à Morat et alentour.

Après l’oratorio Nicolas de Flue de Honegger donné ce soir, l’Orchestre symphonique de Bienne et Soleure entre en scène demain avec une ouverture de Johann Carl Eschmann. Un nom quasiment inconnu qui n’a pourtant pas volé sa place dans la cour des grands compositeurs: le musicien de Winterthour était lié d’amitié avec Brahms (dont on entendra la Deuxième symphonie), son style est proche de celui de Schumann ou Mendelssohn. Samedi et dimanche soir, un autre géant de la période romantique est convié à la cour du château: Piotr Ilitch Tchaïkovski, auteur du fameux Concerto pour violon en ré majeur, chef d’oeuvre parmi les plus populaires de toute la littérature violonistique. C’est sur les rives du lac Léman, à Clarens, que le compositeur russe trouva le calme pour se remettre de ses dépressions, et l’inspiration ne lui fit manifestement pas faux bond durant son séjour. Le soliste bernois Alexandre Dubach présentera sa relecture du concerto avec l’Orchestre symphonique d’Odense.

Le violon est aussi à l’honneur dimanche matin avec le premier concert de Kamilla Schatz, artiste en résidence de la présente édition. Elle jouera notamment la Sonate No 2 de Brahms, composée au bord d’un autre lac, celui de Thoune, ainsi que la Sonate No 3 de Paul Juon. Parfois surnommé le «Brahms russe», ce dernier avait passé une partie de sa vie à Vevey, où il mourut en 1940. Changement de décor mardi soir avec le récital de piano de Pavel Yeletskiy, qui jouera Liszt (le premier recueil des Années de pèlerinage, avec ses références à Guillaume Tell et aux cloches de Genève) et Scriabine dans les jardins du château de Villars-les-Moines.

Le concert-sérénade de mercredi soir s’annonce des plus originaux. Cor du postillon, cor des Alpes, cor naturel ou cor «classique», le soliste Christian Holenstein passera en revue toutes les sonorités imaginables en allant de Mozart à Ernst Bloch et de Mendelssohn à Robert Hermann. Eva-Maria Zimmermann prendra place au piano pour le concerto La Suisse de Caroline Boissier-Butini alors qu’on retrouve au pupitre Kaspar Zehnder, directeur du festival et artisan de ces affiches pleines de surprises.

Benjamin Ilschner