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Tout donner, quel que soit le classement

La Liberté – Lundi 13 juin 2016

Fête fédérale de musique – Beaucoup de tension et d’émotion ont marqué le premier week-end du concours suisse des fanfares, qui a lieu à Montreux. La Concordia est deuxième harmonie de Suisse.

La Concordia à Stravinsky / Photo Charly Rappo

Mieux valait avoir un parapluie, le week-end dernier à la Fête fédérale de musique, à Montreux. Mais la pluie n’a pas empêché des milliers de musiciens d’animer le centreville. Ni La Concordia de Fribourg d’obtenir la deuxième place au classement des harmonies d’excellence.

En fin de matinée de samedi, La Landwehr est la première harmonie à concourir dans la catégorie reine. Histoire de chauffer mains, lèvres et instruments, les musiciens de la formation fribourgeoise sont réunis dans une petite salle. Les impressionnantes sourdines des tubistes attendent à côté des chaises. Ce trompettiste se dit «stressé, comme avant un examen». Oui, la préparation a été techniquement éprouvante, «mais nous sommes prêts». Des gammes, des bouts de phrases musicales s’entremêlent en cacophonie. Isabelle Ruf-Weber lève les mains pour diriger le premier exercice de mise en bouche.

A ce niveau d’excellence, parmi les quinze harmonies de la plus haute catégorie en lice, c’est la seule femme chef d’orchestre à se produire à la 34e Fête fédérale. A une heure du passage devant jury, elle commence par demander à ses musiciens de jouer piano: «On cherche la limite.» Elle donne ses instructions en français autant qu’en allemande et en schwiizerdütsch. «A l’auditorium Stravinksy, ce n’est pas un problème de jouer piano.»

Que du «bon stress»

La Gérinia / Photo Charly Rappo

Les sourdines rendent le son des cuivres léger, sautillant. «C’est trop fort. Il faut que ce soit vraiment piano», insiste encore la chef d’orchestre. Après les chorals d’échauffement, elle chante pour montrer l’exemple sur un passage stratégique de la pièce de choix «Gilgamesh» de Bert Appermont: «Taki taki taki, pam paaammm pa pam.» La musique fuse, élégante, racée.

Et puis «Guernica» de Jean-François Michel: la redoutable pièce imposée a assurément donné du fil à retordre à La Landwehr. L’écriture du compositeur fribourgeois est résolument contemporaine. Il n’est pas difficile, à entendre quelques mesures, de deviner la difficulté de l’oeuvre. Isabelle Ruf-Weber prie ses musiciens de fermer les yeux. «On joue «Guernica». On donne le meilleur. On joue avec un esprit gagnant, pas pour être premier, mais pour tout donner. Ensuite on joue «Gilgamesh». Après une heure, on est complètement fini.» La directrice lance le mot «énergie»: «On donne tout, quel que soit le classement. Merci à tous.» C’est parti.

C’est au tour de La Gérinia d’entrer dans le local de répétition. Un euphoniste dit son bonheur et le «bon stress» ressenti lors des concours. Jean-Claude Kolly tape des mains pour demander le silence. C’est un communicateur. Entre chaque choral, il file la métaphore du viaduc de Millau, en France. Il évoque les années d’études préalables, le chantier, les différents corps de métier et leurs aptitudes. Desesmusiciens, il exige «précision, justesse, équilibre, transparence». Comme un pont, il s’agit de tirer une ligne, tenir la concentration d’un bout à l’autre de toute l’heure de concert. «Restez unis. Il ne peut rien nous arriver. Ayons confiance en nos moyens et nos qualités.» Le chef de l’harmonie marlinoise les souligne : la capacité à donner des couleurs et à conduire le récit de la pièce de choix «Pinocchio» de Ferrer Ferran, et la «rigueur» dans «Guernica».

Il passe ensuite en revue quelques passages de la pièce imposée. Cluster. «N’ayez pas peur, à l’auditorium Stravinsky, on a parfois l’impression de jouer seul.» Dissonnances. Jean-Claude Kolly defend «l’esprit d’équipe. Je dois sentir une vague d’enthousiasme, une générosité.» Il enjoint à ses musiciens de garder le calme, de ne pas «se laisser déstabiliser par un petit incident». Exercice d’intonation. Pendant ce temps les percussionnistes tapent avec leurs baguettes sur les fauteuils.

Les larmes aux yeux

La Landwehr / Photo Charly Rappo

Tandis que La Landwehr s’affiche sur l’écran, en coulisses, La Gérinia attend son tour. L’accord final signe la délivrance. Les Landwehriens rejoignent les loges. «J’avais les frissons.» «Les larmes me sont montées aux yeux.» Sueur au front. Mains tremblantes. Soulagement d’après-concert, la pression retombe. On mesure la tension accumulée. «Je suis trop ému», avance le chef du pupitre des trompettes. «On a failli pleurer après «Guernica». Je suis heureux de mes gars, heureux de La Landwehr. C’était magique.» Isabelle Ruf-Weber arrive au milieu de sa famille musicale: «Wir haben’s geschafft. Alles cho. Wahnsinn.» Accolades. Fierté. «C’était beaucoup d’émotions. On a tout donné. Notre meilleure prestation. Ce n’était pas parfait, mais il faut penser que les musiciens sont amateurs. Nous avons intégré six nouveaux de la Jeune garde. Après ça, le classement n’a plus d’importance.»

La Gérinia lutte aussi avec la polyrythmie et les harmonies complexes de Jean-François Michel. Mais au sortir de la salle toute en bois, les musiciens peuvent se détendre. «On a mérité une demi-bière», rigole un euphoniste, en attendant de connaître les résultats et de se préparer pour la parade.

Elisabeth Haas


Une moisson exceptionnelle pour les sociétés fribourgeoises

Le jury a tranché. La meilleure harmonie du pays est schwytzoise. Mais avec trois formations classées parmi les dix premières en catégorie excellence, les musiciens fribourgeois ont une fois de plus réalisé une moisson exceptionnelle à la Fête fédérale de musique. Il y a tout d’abord cette 2e place décrochée par La Concordia. La phalange dirigée par Jean-Claude Kolly n’accuse que deux points de moins que le Blasorchester de Siebnen. Viennent ensuite La Gérinia deMarly, 8e, et La Landwehr de Fribourg, 10e sur les quinze orchestres de cette catégorie.

En lice en tout début de matinée d’hier, les Concordiens savourent leur succès. «Nous sommes partis de Fribourg à 5h15. On dit que le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt, le dicton ne s’est pas démenti», rigole Olivier Schaller, président de l’harmonie : «Jouer ce programme avec une pièce du compositeur fribourgeois Jean-François Michel dans une magnifique salle, et rentrer avec un tel résultat, c’est un immense bonheur pour nous tous.»

C’est précisément cette pièce imposée, «Guernica», qui a coûté des points précieux à La Landwehr. «Cette écriture est peut-être moins adaptée à notre ADN», estime Alain Deschenaux, président du corps de musique. «Reste que le travail que nous avons fourni sur cette partition nous aura permis de nous améliorer techniquement, ce qui est très bien pour l’avenir», ajoute-t-il. «La saine concurrence entre les sociétés fribourgeoises nous invite toujours à nous surpasser. L’année passée à la Fête cantonale, nous avons fini devant La Concordia, cette fois c’est elle qui s’illustre. C’est magnifique de voir nos trois sociétés si bien classées», souligne Alain Deschenaux. Son homologue de La Gérinia, Jacques Meuwly, salue lui aussi la belle performance des Concordiens. Mais au-delà des points, «ce sont les sensations sur scène et le cadre qui laisseront le souvenir le plus marquant»

Benjamin Ilschner