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La Fête !

Le Matin Dimanche – Dimanche 5 juin 2016

Fanfares, une passion suisse

Cuivres & Cie – C’est le plus grand concours musical du monde. Tous les cinq ans, la Fête fédérale de musique réunit les fanfares du pays. Avec 556 forma­tions inscrites, la «Fédérale» de Montreux va battre tous les records. Mais pourquoi cette fer­veur? Immersion dans La Concor­dia de Fribourg.

C’est une symphonie de chiffres monstres. La Fête fédérale de musique, la Fédérale pour les intimes, est une machine à records. Les deux prochains week-ends, à Montreux et dans les environs, 556 sociétés de musique vont parader dans les rues et concourir, dans les salles, dans les neuf catégories de la compétition. 405 sociétés viennent de Suisse alémanique, 145 de Suisse romande, 6 du Tessin. Cela fait 26’000 musiciens, 35’000 repas, 8’000 nuitées, près de 4’000 personnes pour s’occuper de tout ce monde, dont 2’400 bénévoles, une pluie d’événements et d’animations. Et 220’000 spectateurs attendus, une audience dont rêveraient pas mal d’événements culturels ou sportifs. Ah, on oubliait: on y mangera 1,4 kilomètre de saucisse à rôtir et on y boira 50’000 litres de bière et autant de cols de vin. A la Fédérale, rien n’échappe aux statistiques. Ce sont celles de la ferveur et du bonheur.

La Fête fédérale, c’est la grosse partie émergée d’un iceberg plus énorme encore. La Suisse est un des pays les plus densément parsemés de fanfares au monde, avec la Norvège et les Pays-Bas. Pratiquement toutes les communes ont leur société de musique. Dans certains cantons, c’est du culte: Vaud, Valais, Fribourg, Jura en Suisse romande, Argovie, Berne, Saint-Gall, Lucerne en Suisse alémanique. Mais même l’urbaine Genève tient haut son rang, comme Zurich.

«84% des personnes qui jouent de la musique en Suisse le font dans le cadre de la musique populaire», souligne Jean-Marc Richard. Le tonique animateur du «Kiosque à musiques», sur La Première, est chef de projet de la très large couverture nationale de la Fête par la RTS. Il est stupéfait de constater à quel point les fanfares sont ancrées dans la société civile et la vie associative: «L’époque de la fanfare-on-va-boire-un-coup, c’est terminé. Il y a eu un passage à vide il y a une quinzaine d’années. L’UDC tentait de récupérer le folklore. Les jeunes étaient moins attirés. Et puis le sursaut est venu. Les sociétés de musique ont mis le paquet, elles se sont professionnalisées. Elles ont resserré les liens avec les écoles de musique. Leurs chefs sont devenus meilleurs. Leur répertoire s’est modernisé. Dans certains cantons, elles relèvent du subventionnement culturel plutôt que des associa­tions locales. Et ce sont des outils d’intégration incroyables pour les populations nouvelles. Eh bien, voyez le résultat: une participation record à la Fête fédérale cette année, alors qu’elle se déroule en Suisse romande!»

Un monde de codes

Mais les fanfares, c’est aussi un monde de tradition et de codes né dans le giron militaire, même si elles l’ont complètement quitté. On n’y confondra pas les deux tribus qui le composent: les harmonies d’une part, les brass bands d’autre part – le terme de fanfare étant générique.

Le brass band, c’est la famille villageoise. On n’y souffle que dans des cuivres, une tren­taine environ dans la formation type. Comme ça se joue par tous les temps, le brass band est de toutes les manifestations. L’harmonie, c’est la branche plus urbaine: aux cuivres s’ajoutent les instruments à vent (clarinettes, flûtes, etc. ), ce qui fait plus de monde: de 40 à 50 per­sonnes, ou davantage comme dans La Concordia de Fribourg. La palette sonore est plus proche de celle d’un orchestre. C’est aussi plus cher et ça craint la pluie.

L’harmonie est plus répandue en Suisse alémanique, le brass band a ses bastions romands, comme le Valais. A Montreux, les harmonies (341) seront nettement plus nombreuses que les brass bands (191). Tous les ensembles inscrits à la Fête participent au concours, c’est le principe. Il y a cinq catégories par famille, de l’Excellence à la 4e catégorie. Ce sont les socié­tés de musique qui décident du niveau auquel elles s’inscrivent. Celui-ci détermine la difficulté des pièces «libres» qu’elles auront à présenter, ainsi que de la pièce imposée, composition originale dont elles ont reçu la partition onze semaines avant l’échéance. Il va ainsi se créer neuf oeuvres à Montreux, deux par catégorie – celle de la 4e est commune à toutes les instrumentations.

Il va de soi que plus la catégorie est élevée, plus le morceau est difficile. Les «reines d’excellence» sont donc peu nombreuses: 15 harmonies (dont La Concordia de Fribourg, médaillée en 2011, présentée ci-contre) et 8 brass bands – dont 6 viennent du Valais, et parmi eux les deux médaillés d’il y a cinq ans à Saint-Gall, l’Ancienne Cécilia de Chermignon et la Concordia de Vétroz.

C’est dans cette dernière que Jean-Raphaël Fontannaz joue du cornet depuis plus de quarante ans. Porte-parole d’UBS dans le civil, il est chef de presse de la Fête fédérale pendant quelques semaines. Il observe lui aussi une forte évolution des fanfares. «Les gens croient que c’est de la musique militaire. C’est en partie vrai dans les défilés, encore qu’on y entend aussi du blues ou du jazz. Mais en salle, les fanfares jouent de tout, de Berlioz à Abba. Avec la Concordia de Vétroz, on a joué la suite de «L’oiseau de feu» de Stravinski, c’est dire. »

Mais au fond, à quoi sert-il de gagner le titre de la Fête, puisque les lauréats ne reçoivent pas un sou? «C’est bon pour la notoriété, explique Jean-Raphaël Fontannaz. Les gagnants sont ensuite invités pour des concerts de gala, ça fait voyager. » Jean-Marc Richard y voit un autre bénéfice: «Les musiciens sont des gens incroyable­ment engagés. Ils veulent gagner pour leur chef, pour le remercier de son propre engagement. Je vous le dis: les fanfares, c’est un monde extraordinaire!»

Jean-Jacques Roth


La Concordia, des musiciens passionnés et unis comme un seul corps

Agé de 130 ans, Corps de musique officiel de la Ville de Fribourg, La Concordia, où nous sommes allés à la rencontre des musiciens semble bien mériter son nom. Unis comme un seul instrument lors des répétitions et des concerts, ses meebres échangent sourires, coups de main et blagues durant les pauses. «L’ensemble compte entre 70 et 80 musiciens, explique Olivier Schaller, président du comité. Plusieurs d’entre eux jouent dans d’autres sociétés, c’est cela quand on est un bon musicien!» Si quelques-uns sont devenus des instru­mentistes professionnels, la majorité pratiquent en plus de leur profession. «Beaucoup viennent pour apprendre de Jean-Claude Kolly. » Directeur de l’en­semble depuis vingt-deux ans, il sait imposer son degré d’exigence avec connivence: «Ecoutez, appréciez, continuez», répète-t-il lors des répétitions qui les préparent à la Fête fédérale. Ils y joueront deux pièces: l’une à choix, la seconde, «Guernica» de Jean-François Michel, est imposée. Avec le troisième prix remporté lors des deux précédentes fêtes fédérales, ce «Guernica» devrait se présen­ter comme une belle pièce de résistance, et de succès.

Stéphanie Billeter


Bastien Python – Le benjamin, au saxophone

Bien qu’ayant intégré La Concordia il y a un an après trois ans passés dans la section des cadets, Bastien, 17 ans, a toujours l’air impressionné. «Mais c’est impressionnant d’être à l’intérieur de l’orchestre au lieu de l’écouter. Et d’aller participer à la Fête fédérale. Mais je prends cela comme une chance, et ma famille sera là.» Une famille qui connaît la musique. Son père lui a donné le goût du saxophone, sa mère a joué à La Concordia, sa soeur et son frère y sont désormais chez les cadets. Ce jeune Fribourgeois en section latin-grec au Collège Saint-Michel trouve dans l’orchestre «un plaisir de jouer ensemble et celui du partage avec les collègues et les auditeurs». Le plus difficile selon lui est «le niveau technique. On a un chef d’orchestre perfectionniste, ce qui pousse à donner le meilleur de nous-mêmes.» A côté, Bastien privilégie les activités en solitaire, comme la course, sport recommandé pour jouer d’un instrument à vent, et le dessin, quand il ne se plonge pas dans les récits de la mythologie grecque. Rêveur à ses heures, il n’en est pas moins observateur. Son envie de connaître les peuples, de comprendre l’humain, de savoir «comment il fonctionne» l’enjoint à se diriger vers des études d’anthropologie. Le saxophone restera un hobby, mais il «compte continuer le plus longtemps possible». A cet âge, on ne compte pas, on vogue sur ses rêves.


Marylène Joye – L’artiste, à l’euphonium

Comme tout artiste, elle a du mal à se livrer. La voix est douce, les yeux francs. Depuis une quinzaine d’années au sein de la Concordia, Marylène, 38 ans, joue aussi dans la fanfare de son village, Domdidier, et a dirigé celle de Dompierre. «Pour beaucoup de gens, la fanfare peut être quelque chose de ringard, mais on s’aperçoit que ça attire beaucoup de jeunes. Je pense que les musiques de films, de séries, avec leurs cuivres, y sont pour beaucoup. Et ça nous permet de garder les jeunes dans les orchestres. Il y a un aspect social à ne pas négliger». Dans les villages, la fanfare réunit les habitants et apporte une ambiance festive comme «une petite société villageoise en somme». Quand elle pose son euphonium (anciennement baryton, précise-t-elle), Marylène saisit le pinceau. «Je suis artiste peintre, de peinture abstraite. J’arrive à en vivre, et je complete avec des travaux de graphisme», en l’occurrence pour La Concordia. «J’ai besoin des deux, la musique et la peinture. Je ne pourrais pas choisir, mais je ne fais pas de lien.» Mais la musique reste une activité de plaisir, pas question d’en faire son métier. «Il faut avoir des capacités que je ne pense pas avoir acquises.» Elle continue à travailler sur les pieces exigeantes que demande l’excellent niveau de La Concordia, «aussi longtemps qu’ils voudront de moi. Je travaille seule à l’atelier toute la journée, et le soir, c’est là où je vois du monde.»


Luisa Stulz – L’enthousiaste, tuba et saxophone

J’aime être avec des gens, je souris tout le temps et je suis partante pour toutes les activités!» Luisa, 25 ans, affiche avec Plaisir son côté bon vivant qui lui donnerait envie d’ajouter des paillettes à la chemise blanche de gala. Le saxophone? Ce n’était pas son premier choix. Son attirance pour le bruit la portait plus volontiers vers les percussions quand ses parents lui ont donné le choix d’un instrument. Un souhait vite réprimé. «On habitait une petite maison et ma mère n’était pas très enthousiaste.» Ils écoutaient du jazz, elle a alors opté pour le saxophone. «J’ai commencé la musique à 4 ans avec la flûte à bec, mais je ne voulais pas enchaîner avec la traversière, je trouve que le repertoire du saxo est plus large.» La jeune fille, qui étudie pour devenir enseignante, s’est mise aussi au tuba. «Je m’intéresse aux cuivres. Le plus difficile est de gérer les graves et les aigus. Le souffle, on peut toujours s’en sortir. J’ai d’ailleurs un petit souffle, je dois respirer plus souvent que les autres.» Imposé par papa en même temps que la musique quand elle était enfant, le sport ne fait plus partie de son quotidien. «Il a fallu choisir. J’ai fait du judo jusqu’à la ceinture bleue mais les horaires ne concordaient plus avec les répétitions. Si j’avais dû continuer, j’aurais choisi un sport d’équipe.» Comme la fanfare, en quelque sorte. A la Concordia, elle ne joue que du saxo, réservant le tuba pour l’Avenir, de Grolley, et joue du saxo dans le groupe Sax Machine. Mais elle ne veut pas en faire un métier, préférant que cela «reste du plaisir», comme enchaîner les séries télé en surfant sur son smartphone. «J’aime faire plusieurs choses en même temps.» On la croit sur parole.


Roland Charrière – Le pédagogue, au cor

Droit comme un I, le regard malicieux derrière ses lunettes, l’allure svelte, Roland, 59 ans, a l’âme dévouée au cor depuis bientôt cinquante ans. «Je ne l’ai jamais lâché depuis que j’ai commencé aux cadets de La Concordia en 1969.» Il lui a fallu s’imposer, le cor se faisait alors discret. «Mon père jouait du baryton et j’allais l’écouter. Je me souviens qu’en revenant d’une fête de musique, je rentrais avec l’un des rares cornistes de l’époque. Il s’appelait Roland. Je suis arrivé à la maison et j’ai dit à mes parents: «Je veux jouer du cor.» Dévoué à son instrument et pratiquant assidu, le cor est une soupape qui lui permet de se poser en dehors de son poste de travail «très prenant» – il est directeur suppléant à l’Office fédéral de la santé publique. «Mon entourage me répète toujours de ne pas arrêter La Concordia. C’est important pour moi de dégager du temps pour cela. L’avantage est qu’on peut jouer à la maison et, pour les moments plus intenses, comme la Fête fédérale, je m’organise.» Parmi ses quatre enfants qui ont attaint la trentaine, un s’est mis au cor. Autant dire qu’il est fier. Comme il l’est d’avoir transmis sa passion à deux anciens de ses élèves qui jouent aujourd’hui à ses côtés. «J’ai prêché la bonne parole, peut-on dire!» Le cor étant moins une question de souffle que de travail de justesse, Roland espère continuer au moins jusqu’à 80 ans. «J’ai encore aujourd’hui l’impression de progresser. Plus vieux, ce sera une question de dentition!»