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Au Jorat, Vidy lance sa saison en fanfare

24 heures – Samedi 29 août 2015

Le théâtre lausannois s’invite à Mézières avec la dernière création d’Alain Platel

Bouleversante. Mélancolique et poétique; pittoresque et carnavalesque. Cruelle, aussi. Existentielle, avant tout. En avant, marche!, la nouvelle création du chorégraphe belge Alain Platel et de son compatriote metteur en scène Frank Van Laecke, est l’événement de la rentrée scénique vaudoise. Monté ce printemps à Gand et présenté au Festival d’Edimbourg cette semaine, ce cri de vie (qui s’envole au pas d’un cortège funèbre) fait, du 4 au 6 septembre, sa première halte en territoire francophone au Théâtre du Jorat, à Mézières, où Vincent Baudriller s’est proposé de lancer la nouvelle saison du Théâtre de Vidy.

Inspiré de La fleur à la bouche, une pièce en un acte écrite par Luigi Pirandello en 1922, cette nouvelle production de la Cie C de la B – l’une des plus influentes et singulières du moment – mêle théâtre et danse. Et raconte l’histoire d’un adieu sous la forme d’un hommage à l’esprit des fanfares. On y suit ce qui peut être la dernière répétition – les derniers souffles, en tout cas – d’un vieux tromboniste condamné par son cancer de la bouche à quitter la rangée des cuivres pour s’en aller jouer des cymbales. L’homme fait toujours partie du groupe. Mais sa maladie le relègue à l’arrière de l’orchestre et le plonge dans la plus grande solitude. Seul face à sa finitude, il repoussera alors l’amour de sa vie, cette majorette (elle aussi défraîchie) qui a partagé son ménage à trois avec la musique populaire et fraternelle.

Sur scène, il y a trois comédiens, un danseur, sept musiciens et une fanfare au complet. L’une des nombreuses originalités de cette création est de s’entourer, à chaque étape, d’une harmonie locale. Au Jorat, ce sont trente musiciens de La Concordia, le corps de musique officiel de la Ville de Fribourg, qui assurent le renfort.

Le spectacle s’ouvre comme un solo. L’impressionnant Wim Opbrouck se traîne dans le local de répétition, cymbales à la main. Le musicien cherche sa nouvelle place. Physiquement, sur la scène. Musicalement, en diffusant l’enregistrement d’un morceau joué par son harmonie. Le percussionniste guette (et finit par rater) la seule intervention qui lui est dévolue. On compatit. On rit. Pendant ce temps, quelques collègues l’ont rejoint pour préparer la salle, installer les chaises, déplier les lutrins, chauffer leur instrument. Après un long crescendo nourri de gestes, de bruits, de notes, de corps qui s’attirent et se repoussent, de crachats, aussi, la répétition peut enfin commencer. Place au deuxième acte.

On verra l’instrumentiste prendre congé de ses confrères au fil d’une subtile agonie tissée de va-et-vient émotionnels, de mouvements de révolte, de moments de résignation. Face à un groupe et une femme pour qui le deuil a également commencé. En avant, marche! parle d’un homme et de son microcosme. De l’unique et du collectif. De l’existence avant qu’elle ne se trouve balayée par le silence, d’une société à travers toutes ses fragilités. Entre euphorie et tristesse. «Je n’ai pas envie de montrer les choses sous un seul angle, confie au téléphone Alain Platel. Le réel est fait de multiples facettes et je veux donner à voir ces différences.»

Action multipliée

D’emblée, le ton est donné: comique, tragique, ironique, pathétique, les registres s’entremêlent dans ce théâtre qui relègue la parole au second plan. En avant, marche! développe d’ailleurs un idiome original qui mêle allègrement plusieurs langues européennes. Comme toujours chez Platel, la danse se nourrit de réel et s’apparente plus à de l’expression corporelle imparfaite qu’à un ballet chorégraphié. Le corps est torturé. Les visages grimacent. Les comédiens s’improvisent danseurs, les musiciens seront comédiens.

Emballée dans une symphonie visuelle et sonore chaotique, l’action se multiplie, dilue les points de vue, suit un fil conducteur tout sauf linéaire. Empile les strates et les émotions. En mode mineur ou majeur, au gré du répertoire convoqué par le directeur musical Steven Prengels: de Beethoven à Verdi, de Mahler à… l’hymne national belge. Dans ce grand fatras à la fois festif, le spectateur se perd inévitablement un peu. Mais l’univers inventif et foisonnant de Platel et Van Laecke finit toujours par le récupérer et le porter jusqu’au paroxysme d’une partition finement réglée. Avant de le lâcher, suspendu à une note qui ne viendra jamais. Restent les applaudissements.

Gérald Cordonier