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Il arrivait à nous sublimer

La Liberté – Samedi 31 janvier 2015

La Concordia de Fribourg rend hommage à son ancien directeur Bernard Chenaux, qui aurait eu cent ans en 2015. Recueil de quelques lumineux souvenirs.

Bernard Chenaux n’est plus de ce monde, mais son rayonnement perdure, comme s’il était auréolé d’un point d’orgue sans fin. Même pour un jeune concordien d’aujourd’hui, son engagement infatigable à la tête du corps de musique officiel de la ville de Fribourg reste un mythe. Plus de trente ans après son départ à la retraite, la salle de répétition porte toujours son nom. Et plus de quinze ans après son ultime révérence, son sourire est toujours aussi présent dans les mémoires de générations de musiciens du canton. Edité en 1995, son catalogue d’oeuvres comporte plus de cent titres, dont des pièces d’envergure comme Les Fontaines de Fribourg et Le mystère de Saint-Laurent.

Ce qui a amené cet enfant de Villarsiviriaux, né le 8 février 1915, à tracer un sillon aussi profond dans le terreau fribourgeois? D’abord le contact, dès son plus jeune âge, avec l’orgue que tenait son père. Par la suite, c’est sous l’égide bienveillante de l’abbé Bovet qu’il étudie entre 1929 et 1934 à l’Ecole normale d’Hauterive avant de se perfectionner au Conservatoire de Fribourg. Jeune enseignant, il ne tardera pas à se faire remarquer pour ses compétences de pédagogue, mais également pour son talent à la baguette, notamment à la tête de l’harmonie La Persévérance d’Estavayerle-Lac. Un engagement que le jeune homme honore en parallèle à son école de recrues à Colombier, si bien que des pêcheurs viennent le chercher chaque semaine en barque pour
qu’il puisse diriger les répétitions.

Un homme de choeur

Consolidée par un diplôme federal de direction de fanfare, cette carrière prometteuse connaît un veritable essor durant la Mobilisation. Mais Bernard Chenaux n’abandonne pas sa vocation d’enseignant. Dans les années 1950, à Estavayer, l’ancien conseiller d’Etat Pascal Corminboeuf compte parmi ses élèves : Je peux le dire au nom de tous mes camarades : quand on a passé dans sa classe, on n’est plus la même personne. Il nous faisait aimer tout ce qu’il touchait.» Cette soif de culture et de partage recouvre bien des domaines, de la littérature romantique à la musique chorale. Et cette dernière restera toujours son répertoire de prédilection, même si ses années au pupitre de La Concordia ne manqueront pas d’élargir encore son horizon.

Réputé tant pour son habileté que pour sa générosité, l’homme aux multiples talents reçoit d’innombrables sollicitations. Son fils André Chenaux se souvient : Organistes ou chefs de choeur, tous venaient le trouver. Maman se fâchait car il faisait payer ses leçons 2 francs de l’heure. Mais lui ne s’était jamais méfié. Ce n’est qu’en 1958, quand il a été nommé à l’Ecole normale de Fribourg, qu’il a commence à alimenter sa caisse de pension et à racheter les années perdues.

Cette année 1958 marque aussi le début de sa collaboration avec La Concordia, qui s’étendra dans un premier temps jusqu’en 1971 avant d’être reconduite entre 1977 et 1983. L’harmonie d’excellence compte actuellement une dizaine d’instrumentistes ayant été actifs durant ces années fameuses. Parmi eux, Michel Rolle salue la capacité de Bernard Chenaux à fédérer ses troupes, à souder les registres pour façonner un son d’orchestre idéal. Il arrivait à sublimer ses musiciens. Son discours était d’une telle qualité qu’on y adhérait unanimement.

Ancien président de La Concordia, Philippe Schaller abonde :Il arrivait à séduire le jeune de 15 ans comme le routinier de 70 ans. Et de rappeler que la réalité du métier n’était pas la même à cette époque : Les musiciens n’avaient pas les bases techniques qu’ils ont de nos jours. Ceux qui avaient la meilleure formation, c’étaient les trompettes militaires, parce qu’ils avaient fait quatre mois d’école de recrues. Mais face à nos difficultés, Bernard Chenaux savait choisir les mots pour
améliorer le résultat sans jamais blesser personne.

De la peur au bonheur

Reconnu par ses pairs, admire par son public, Bernard Chenaux aura cueilli bien des succès, à commencer par les trois coupes Schild à Granges (1958, 1963, 1969) qui ont valu à la Concordia le titre de Reine des fanfares de Suisse. Et dire qu’avant chaque prestation, dans l’intimité du cercle familial, il était rongé par le doute. Le soir, je le voyais diriger dans son lit, inquiet et concentré, confie André Chenaux. Mais une fois au pupitre, cette angoisse a toujours fini par céder sa place à une sérénité absolue, double d’un charisme exceptionnel avec lequel le directeur savait aussi illuminer chaque après-concert.

Benjamin Ilschner


Un talent reconnu tôt par l’abbé Bovet

Maître à l’école normale d’Hauterive, l’abbé Bovet relevait dans une lettre de recommandation datée du 12 février 1935 les grandes qualités de musicien de Bernard Chenaux. Il se disait certain que ce jeune maître fribourgeois si plein d’avenir mettrait dans ses fonctions le goût, la délicatesse, le dévouement, le tact et l’esprit de suite qui sont si importants pour un directeur musical. Il avait vu juste. Mais un signe d’affection et de confiance plus fort encore, c’est ce don d’un piano fait par le chanoine à son ancient élève afin que ce dernier puisse completer sa formation dans les meilleures conditions. Cet instrument, toujours en possession de la famille, prouve bien que l’abbé Bovet a toujours été plus qu’un professeur pour mon père, témoigne André Chenaux. De fait, le jeune maître devenu grand n’a jamais cessé de mettre en valeur le précieux répertoire choral légué par l’abbé chantant.


La Concordia en concert à Fribourg les 7 et 8 février (salle Equilibre) : compositions de Bernard Chenaux et autres oeuvres marquantes de son temps. Réservations Fribourg Tourisme 026 350 11 00.


lib.2015.01.31