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Deux rivales, mais réconciliées

La Liberté – Jeudi 22 mars 2012

Isabelle Ruf-Weber, directrice de La Landwehr, face à Jean-Claude Kolly, directeur de La Concordia / Photo Vincent Murith

Equilibre – La Landwehr et La Concordia donneront pour la première fois de leur histoire un concert en commun. Les deux harmonies ne s’entendent pas si mal que ça !

Cela tient d’une révolution. Comme si les deux grands orchestres à vents fribourgeois dépassaient leur rivalité historique. «C’est exceptionnel, insiste Alain Deschenaux, nouveau président de La Landwehr. C’est la première fois de l’histoire que La Landwehr et La Concordia donnent un concert en commun. Elles ne l’avaient jamais fait !

Il aura fallu la construction du nouveau théâtre de Fribourg pour en trouver la première occasion. Si La Landwehr a été fondée en 1804, La Concordia, quoique plus jeune, a déjà atteint l’âge vénérable de 130 ans. Après 130 ans donc, pour la première fois samedi et dimanche à Equilibre, les musiciens des deux orchestres feront oeuvre et pupitre communs. «Le président de La Concordia, Olivier Schaller, est aussi nouveau. C’est un excellent message que nous donnons, un signe d’ouverture d’esprit dans la musique», commente Alain Deschenaux, qui a organisé cette rencontre de concert avec son homologue.

Les deux effectifs d’harmonie ne seront pas réunis in extenso, mais la formation «géante» comprendra tout de même 125 instruments, menés alternativement par Isabelle Ruf-Weber, directrice de La Landwehr, et Jean-Claude Kolly, directeur de La Concordia. Interview des deux chefs, à l’heure des répétitions.

Qu’est-ce que ça représente pour vous de jouer avec votre rival en musique ?

Isabelle Ruf-Weber : La concurrence musicale est normale et saine. L’émulation est utile pour s’améliorer. Je vis aussi cette situation de concurrence entre deux harmonies d’excellence à Lucerne (Isabelle Ruf-Weber dirige l’Orchestre d’harmonie de Neuenkirch, ndlr). Mais avant tout, pour moi, faire jouer ensemble deux sociétés de musique, c’est un spectacle !

Jean-Claude Kolly : C’est aussi un moment d’échange. Travailler avec un autre chef, découvrir une autre personne, une autre facette du métier, ça oxygène l’orchestre. La Concordia a eu l’occasion de jouer avec François Boulanger : une expérience bénéfique qui donne un nouveau souffle, de nouvelles idées.

En 2005, pour la toute première fois, La Landwehr perdait la première place à la quinquennale Fête cantonale des musiques, au profit de La Concordia. Un changement de leader qui en a soufflé plus d’un… Peut-on encore parler de rivalité entre les deux ensembles ?

Jean-Claude Kolly : Elle n’a plus rien à voir avec celle d’il y a trente ou quarante ans. Les musiciens sont aujourd’hui ouverts, ils pensent moins en termes de concurrence. Dans la préparation d’un concours d’ailleurs, je bannis le mot «concours». A aucun moment je parle d’experts. Je parle toujours de concert, d’émotion, de magie de la musique.

Isabelle Ruf-Weber : Jean-Claude Kolly récolte les fruits d’un travail dans la continuité (il dirige La Concordia depuis 1993, Isabelle Ruf-Weber est arrivée à La Landwehr en 2008, ndlr). Tandis que La Landwehr a vécu de nombreux changements de chefs. C’étaient des changements difficiles, parce qu’un orchestre a besoin d’un chef sur la durée. Maintenant nous avons besoin de temps pour construire, pour évoluer. Il y a peut-être toujours des personnes qui pensent que c’était mieux avant. Mais il y en a beaucoup qui apportent un énorme dynamisme !

Quelles sont selon vous les qualités de l’autre ensemble ?

Jean-Claude Kolly : La Landwehr a une couleur d’harmonie très chatoyante, de par la répartition des instruments. Elle a notamment plus de clarinettes : c’est le fruit d’une longue tradition. La Landwehr a été harmonie plus tôt que La Concordia, qui a été fanfare mixte jusqu’en 1985. La Landwehr a une histoire plus grande d’où une patte sonore très intéressante.

Isabelle Ruf-Weber : Au fil des années, La Concordia s’est habituée à travailler de manière très rapide et efficace. J’admire ce travail. J’ai pu le réaliser depuis 25 ans à Neuenkirch. Je suis sur cette voie aussi à La Landwehr.

Au-delà de la rivalité, c’est exceptionnel qu’une seule ville comme Fribourg ait deux harmonies de cette classe. Sans oublier La Gérinia de Marly et e Corps de musique de la Ville de Bulle, aussi en catégorie excellence…

Jean-Claude Kolly : On récolte aujourd’hui le fruit de semences posées par les grands musiciens du XXe siècle fribourgeois, entre autres l’abbé Bovet et Pierre Kaelin. C’est tout l’héritage musical de l’école normale, qui fait que les Fribourgeois sont musiciens et chanteurs. Le canton compte 100 sociétés de musique et un nombre incroyable de choeurs. Le nombre d’harmonies d’excellence pour une seule ville et son agglomération est unique en Suisse.

Un orchestre «géant» de 125 musiciens, qu’est-ce que ça change…

Jean-Claude Kolly : C’est une grande masse orchestrale, l’équilibre n’est pas facile à trouver. C’est un exercice intéressant, qui apporte beaucoup aux musiciens. Il serait dangereux de céder à l’effet de masse. La masse doit servir a créer une pâte sonore un peu plus plus dense, mais pas à gagner en décibels.

Est-ce qu’il y a des blagues qui circulent dans les rangs des sociétés…

Jean-Claude Kolly : Faut être franc, ça arrive, mais c’est assez rare. J’en entends 100 fois moins que quand j’ai commencé.

Isabelle Ruf-Weber : J’entends des choses, mais je reste en dehors, ça ne m’intéresse pas. Il faut que la musique gagne.

Elisabeth Haas